Les villes africaines se trouvent à un tournant décisif. Confrontées au changement climatique, à une transformation urbaine rapide et à des ressources financières limitées, les modèles urbains dépassés ainsi qu’une gouvernance fragmentée se révèlent de plus en plus insoutenables. Une transition vers un nouveau paradigme, à la fois écologique, inclusif et sobre en carbone, pourrait offrir une voie essentielle vers l’avenir, mais elle nécessitera un leadership fort, une action coordonnée et des investissements à long terme.
Planifier le futur des villes dans un contexte de changement climatique, de mutations complexes et de raréfaction des ressources financières est le plus grand défi auquel font face les municipalités et les gouvernements africains. La transition écologique des agglomérations et villes secondaires vers un nouveau modèle de développement urbain durable, inclusif, résilient et sobre en carbone nécessite un portage politique de haut niveau pour pouvoir mobiliser les financements nécessaires à l’éveil des consciences et au développement d’infrastructures durables.
En effet, nos villes subissent de plein fouet les impacts du changement climatique, pas seulement à cause du manque de planification mais surtout à cause de la faiblesse de la gouvernance urbaine liée à l'absence de coordination et de dialogue entre les acteurs.
C’est pourquoi, la ville durable constitue un objectif incontournable car les modèles d’urbanisation actuels ne sont plus viables en Afrique et particulièrement au Sénégal où la transition urbaine en cours est un frein à la transition écologique. La rapidité des transformations des espaces urbains et les dysfonctionnements qui en découlent dans ce contexte de changement climatique accentuent les catastrophes naturelles et la paupérisation des ménages.
LES DÉFIS DE L'URBANISATION DURABLE AU SÉNÉGAL
Aujourd’hui, la population du Sénégal est majoritairement urbaine avec plus de 50% de la population qui vit en zone urbaine (source ONU Habitat). La moitié de celle-ci réside dans la capitale, Dakar. Cependant, ce taux d’urbanisation cache d’énormes disparités régionales dans un contexte fortement marqué par les changements climatiques.
Le Sénégal est marqué par un double développement inégal avec d'une part, un développement territorial déséquilibré, et d'autre part, un développement urbain désordonné et mal maîtrisé. La longue absence de planification spatiale s’est traduite par des difficultés de gestion urbaine, des problèmes environnementaux, la recrudescence des inondations dans les quartiers irréguliers. Cette situation s’est accentuée au fil du temps, creusant les inégalités territoriales et aggravant les problèmes de mobilité. C’est le cas de la capitale sénégalaise dont le développement socio-économique fut pendant longtemps sévèrement entravé par l’absence d'interconnexions facilitant l’accès et la sortie de Dakar ainsi que les déplacements intra-muros.
Les villes sénégalaises ont été pendant longtemps confrontées à une absence de planification stratégique qui se manifeste aujourd’hui par un développement urbain anarchique et inégal avec comme corollaires l’insalubrité, la promiscuité ambiante, la dangereuse cohabitation entre les activités industrielles et l’habitat, une morphologie urbaine inadéquate en raison des nombreuses coupures urbaines.
Ces enjeux sont peu pris en compte dans les documents de planification et leur gestion est conflictuelle.
Aucune ville n’a réussi à maîtriser l’occupation du sol et l’Etat n’a pu faire respecter le Code de l’urbanisme. Ces « villes hors la loi » se développent au mépris des règles d’urbanisme comme si elles échappent au contrôle de l’Etat en termes de législation urbaine. Les lotissements clandestins se comptent par centaines. Les quartiers irréguliers anarchiques concernent 25% des superficies urbanisées à l’échelle nationale et 35% à l’échelle de la région de Dakar. A cela s’ajoutent l’occupation anarchique de l’espace public par les activités économiques. La gestion de l’espace public est devenue une préoccupation stratégique dans les grandes villes et notamment à Dakar où l’activité économique se déroule partout.
Sur le plan infrastructurel, le gap à combler est énorme. Les villes souffrent d’un déficit d’équipements, d’infrastructures et de logements abordables alors que la demande est de plus en plus croissante. Cette situation rend les populations vulnérables aux inondations, aux maladies comme le paludisme, affecte la productivité économique et creuse les inégalités urbaines. Les services d’assainissement sont inexistants dans plusieurs localités et les défaillances dans la gestion des déchets sont récurrentes.
Les politiques urbaines doivent promouvoir une transition écologique
Pour encadrer l’urbanisation, le pays dispose d’un corpus législatif et réglementaire assez fourni mais insuffisant, d’un ensemble de politiques et programmes volontaires ainsi que de mécanismes opérationnels en vue de maîtriser le développement urbain et faciliter l’accès un logement décent au plus grand nombre. Ces politiques s’appuient principalement sur le code de l’urbanisme et le code de la construction.
Cependant, les préoccupations environnementales et énergétiques ainsi que les enjeux liés au changement climatique et au genre sont faiblement prises en compte. Le Code de l’urbanisme définit les principes directeurs pour l’élaboration de plans d’urbanisme dont chaque ville devrait en être dotée. Cependant, force est de constater qu’aujourd’hui au Sénégal, seul 20% des villes disposent d’un plan directeur d’urbanisme et celles qui en disposent ont dû mal à mettre en œuvre les orientations stratégiques, à canaliser leur urbanisation et à trouver les financements pour opérationnaliser ces plans. S’ils existent, ces documents de planification urbaine présentent beaucoup d’insuffisances qui rendent difficile leur application. Ces insuffisances résultent dans la faible capacité d'anticipation, de planification et de gestion urbaine des villes dont les causes sont à chercher dans l’absence d’articulation des politiques sectorielles mais aussi dans la faible démocratisation des outils de planification. Par ailleurs, les préoccupations d’ordre climatique sont peu prises en compte aussi bien dans les documents d’urbanisme que dans les opérations urbaines que soit pour créer un tissu urbain neuf que pour rénover le tissu ancien.
A cela s’ajoutent le non-respect des orientations stratégiques par les collectivités locales elles-mêmes et les populations qui sont le plus souvent peu informées d'où la nécessité d'encourager la démocratisation des outils de planification urbaine avec une plus grande participation des jeunes et des femmes.
LES VILLES VERTES : NOUVEAUX PARADIGMES DE DURABILITÉ URBAINE
Parler de villes vertes, c’est s’adresser aux villes du futur. Les villes vertes sont les villes de demain.
La ville verte est une nouvelle façon de panser la ville d’aujourd’hui et de penser la ville de demain pour la rendre plus efficace et résiliente.
Dès lors, les stratégies de développement des villes vertes constituent une approche prospective qui s'appuie sur les possibilités d’aujourd'hui dans une perspective d’une valorisation rationnelle des potentialités actuelles et des ressources naturelles. Ceci procède par la transformation des contraintes fonctionnelles et environnementales de tous les secteurs en opportunités économiques.
En ce sens, les stratégies villes vertes tentent d’impulser une transformation durable des villes à travers des modèles de développement urbain susceptible d'accroître l'investissement vert et de promouvoir les économies circulaires pour maximiser les opportunités d'affaires et de créations d'emplois.
Il s’agit d’une approche écosystémique basée sur une démarche intégrée pour développer des villes « compactes, résilientes et bas-carbone, qui consomment moins d’espaces, moins d’énergie, moins d’eau, moins de ressources naturelles et produisent moins de déchets ». Le processus nécessite un engagement fort des municipalités et des leaders communautaires.
Pour développer les villes vertes, l’approche tiendra compte des réalités locales et se concentrera principalement sur six « piliers » clés de la croissance verte urbaine, sur lesquels les progrès les plus importants peuvent être réalisés pour une urbanisation durable.
- « Énergie durable » pour répondre à la nécessité de promouvoir les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique dans tous les secteurs pour réduire l’utilisation des énergies fossiles pour une urbanisation sobre en carbone »;
- « Mobilité urbaine durable » qui est la principale source de pollution de GES des villes ;
- « Environnement bâti » qui permet d’adresser les multiples enjeux liés à la planification urbaine, la promotion des bâtiments verts, les infrastructures, la mixité fonctionnelle, la forme urbaine ;
- « Logements abordables » du fait que les villes vertes donnent une grande attention aux logements urbains abordables ;
- « Eau et assainissement » qui présentent un intérêt majeur du point de vue sanitaire et social et offre un potentiel important de croissance en termes de valorisation énergétique ;
- « Economie circulaire » : le secteur des déchets constitue un secteur d’innovations vertes et vecteur de création d’emplois verts dans le recyclage et la valorisation dans le cadre de l’économie circulaire. La valorisation énergétique des déchets constitue une des forces des villes vertes.
La ville de Tivaouane : un modèle pour une initiative de ville verte?
Située à moins de 100 Km de Dakar, la ville religieuse de Tivaouane est l'une des premières villes sénégalaises à lancer un processus de verdissement avec l’accompagnement de l’Institut mondial pour la croissance verte (GGGI). Le plan d'action ville verte qui découle de ce processus a pour objectif de définir la trajectoire pour une transition écologique de la ville en vue de maximiser son potentiel de croissance verte et d'accroître les chances de la ville de mobiliser des financements verts pour faire face aux enjeux climatiques.
Le plan d'action ville verte établi sur une période de 5 ans (2018-2022) a pour objectif également de faire ressortir les différentes actions à mener au cours de ces cinq prochaines années pour atteindre les résultats escomptés. Le processus a nécessité un fort engagement des leaders communautaires et des parties prenantes locales. Il s'accompagne d'une série d’activités de renforcement de capacité, la mise en réseau des acteurs et la définition d’une vision concertée.
Le diagnostic territorial qui a été mené au début du processus a permis de faire le point sur les problématiques majeures, les grandes priorités de la ville et sur son potentiel de croissance verte.
Capitale de la confrérie Tidiane au Sénégal, Tivaouane constitue l'une des villes religieuses les plus influentes et les plus importantes du pays. Sous ce rapport, elle présente ainsi un intérêt stratégique pour le gouvernement. Elle accueille chaque année l’un des plus importants pèlerinages religieux pour la commémoration de la naissance du Prophète Mahomet. Compte tenu du dynamisme du tourisme religieux dans la ville, il existe un fort potentiel pour développer une économie circulaire et promouvoir les emplois verts dans les secteurs de l’assainissement, du transport et de l'habitat.
Rendre une ville « verte » nécessite une approche fondée sur les écosystèmes, prenant en compte les interactions complexes entre les systèmes urbains et les territoires.
Tivaouane a connu ces dernières années un essor socio-économique. En illustre, l’accroissement de sa population qui n’a cessé de progresser et l’extension du périmètre communal avec le rattachement des villages périphériques. Sa population est passée de 27.117 habitants en 1988 à 71.482 habitants en 2017. Elle est estimée à 95.829 habitants en 2025 et pourrait tourner autour de 125.000 habitants en 2035.
Même si l’avancée du front d’urbanisation contribue en partie à la destruction des végétations naturelles et la diminution de la production fruitière au niveau de la périphérie urbaine, la proximité de la ville avec les industries chimiques située à Mboro à 23 km, est la principale cause d’un certain nombre de problèmes environnementaux dont les effets sont nettement ressentis par les populations.
Ces effets vont de la dégradation des écosystèmes forestiers à la destruction du couvert végétal comme les plantations de manguiers qui tendent à disparaître inexorablement, l’infertilité des terres arables, la baisse de la nappe et un risque de salinisation de la nappe résultant d’un glissement des eaux sous-marines accentué par le pompage abusif des eaux par les industries chimiques.
La vision stratégique du développement en ville verte se fonde sur les principes de développement durable pour le rayonnement de la ville au-delà des frontières du pays tout en consolidant ses fonctions religieuses. L’énoncé de vision indique le renforcement du positionnement géostratégique de la ville. Sous ce rapport, la vision stratégique qui a été proposée à l’issue de cet exercice est la suivante : « En 2035, la ville religieuse de Tivaouane sera un modèle de ville verte et prospère au rayonnement international dont le développement urbain est basé sur une gouvernance inclusive, une gestion rationnelle de l'eau et des déchets solides, soutenus par des innovations technologiques et sociales performantes ».
Les orientations stratégiques, définies sur la base des piliers stratégiques de développement des villes vertes, permettent de rendre opérationnelle cette vision tout en mettant l’accent sur les priorités de la ville. Ces priorités portent sur la mise en place d’un système intégré de gestion de l’assainissement liquide et solide.
Les groupes de travail mis en place autour des différents piliers (énergie, transports, occupation du sol, eau et assainissements déchets solides et gouvernance) ont permis d’identifier un portefeuille de 26 projets dont 16 projets prioritaires regroupés autour de trois grands programmes pour conduire la transition de la ville vers la croissance verte sur une période de 5 ans (2018-2022) dans le cadre du Plan d'actions Ville verte :
- Programme de résilience urbaine et de protection de l’environnement : ce programme vise à doter la ville de Tivaouane d’outils et de capacités nécessaires pour implanter et mettre en œuvre la politique de ville verte. Cet accompagnement passera par la mise en œuvre de projets visant à renforcer les capacités de résilience aux effets de la pollution chimique et à améliorer des conditions de production des communautés affectées ;
- Programme de gestion des services urbains et de valorisation énergétique : ce programme vise à optimiser le fonctionnement et l’offre de services urbains à travers l’innovation technologique en vue d’améliorer le système de gestion durable des déchets solides municipaux et leur valorisation énergétique ;
- Programme de promotion de la bonne gouvernance verte et inclusive : ce programme vise à renforcer la participation des différentes couches de la population et de la diaspora dans la gestion des services urbains afin d’asseoir une gouvernance inclusive pour assurer un meilleur suivi des performances environnementales et énergétiques. Il intègre la mise en place d’un dispositif institutionnel de suivi de la mise en œuvre du plan « Tivaouane ville verte ». Aussi, la nécessité de faire recours aux innovations technologiques devrait être prise en compte de manière à mieux positionner la ville religieuse et de doter les autorités d’outils d’aide à la décision performants.
CONCLUSION
Rendre les villes « vertes » est un processus qui ne peut être réduit à la simple réduction des émissions de CO2, cela nécessite, d’une part, d’adopter une approche écosystémique pour tenir compte des interactions inévitables des territoires et des systèmes qui composent l’espace urbain et d’autre part, de renforcer les niveaux de collaboration horizontale et verticale. Il est donc nécessaire d’articuler le plaidoyer autour de la nécessité d’asseoir de nouvelles formes de gouvernance visant le changement de comportement, l'implication accrue des jeunes et des femmes, de mettre en place un mécanisme institutionnel et opérationnel de coordination des activités. Dans cette perspective, l'un des objectifs sera de relever le leadership des décideurs sur les aspects liés à la croissance verte, au changement climatique et à la durabilité urbaine.